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PRÉCARITÉ MENSTRUELLE : À LA RECHERCHE DU TISSU MAGIQUE

6 sept.
5 min de lecture

Parution ELLE du 20 Août 2026



Trois Françaises ont décidé de se lancer dans la confection de « shorts de règles » en Afrique. Problème : le matériau absorbant, indispensable à la fabrication de ces protections périodiques, est quasi introuvable. Récit.


PAR FLORENCE BESSON


Dans une autre vie, la première a arpenté le pays Dogon et le Sahara avec son père, ethnologue spécialiste du vaudou. La deuxième s’est passionnée pour la criminologie, aux côtés du célèbre avocat Hervé Temime. Quant à la troisième, elle a parcouru le désert du Niger escortée par des militaires de l’opération Barkhane pour l’Agence française de développement (AFD). Aujourd’hui, ces vaillantes quadragénaires sont réunies dans une quête à laquelle elles ne s’attendaient pas. Le Graal ? Un tissu absorbant indispensable à la confection de culottes menstruelles. En créant leur association, Les Rencontres de l’engagement, pour, notamment, lancer des ateliers de fabrication de protections périodiques au Niger et au Sénégal, elles savaient que le chemin serait long. Mais elles n’imaginaient pas à quel point il serait difficile de trouver ce fameux composant.


Tout était parti d’une idée d’Emilie de Beaumont. Cette baroudeuse décide de créer un fonds pour venir en aide aux femmes rencontrées lors de ses nombreux voyages en Afrique. Elle contacte ses deux amies de toujours, Anne-Charlotte Houzé, avocate, très investie dans le milieu associatif, auprès notamment de Paris Tout P’tits, qui procure des produits de première nécessité à 4 000 nourrissons chaque année, et Anne Karsenti, avocate elle aussi, qui a passé vingt ans à l’AFD, en Haïti ou au Niger. Cette dernière assure qu’il y a une urgence dont trop peu de gens se préoccupent : les protections hygiéniques. « Quand je travaillais à l’AFD, explique-t-elle, la question de la précarité menstruelle était totalement absente. Or il y a une corrélation entre le niveau de développement d’un pays et le taux de scolarisation de ses jeunes filles. Bien souvent, les filles quittent l’école à 10 ou 12 ans parce qu’elles sont réglées et qu’elles ne disposent d’aucune protection leur permettant de rester en classe plusieurs heures. Il fallait qu’on s’attaque à ce problème. » Dans le monde, en effet, 1 jeune fille sur 5 sort ainsi du système scolaire, selon une étude notamment réalisée par le chercheur Godefroy Djomo Lokanga. Une précarité qui touche également les pays occidentaux : aux Etats-Unis, 1 femme sur 4 peine à se payer des produits menstruels, selon un rapport de l’Onu.


Pour implanter leurs ateliers, les trois amies choisissent le Niger, car elles connaissent bien le pays, et ont tissé des liens avec un chef touareg enthousiasmé par le projet, Mohamed Ixa. Tout semble prêt à rouler comme sur des roulettes, d’autant qu’Anne-Charlotte Houzé est la petite-fille de Simone Pérèle, créatrice de la célèbre marque de lingerie : « Ma grand-mère aurait été extrêmement fière de ce projet, assure-t-elle. Elle a toujours dû se battre : corsetière, elle a vécu cachée pendant la guerre parce qu’elle était juive, puis elle a commencé à confectionner des corsets pour les femmes de son immeuble, de sa rue, de son quartier… Mon grand-père, qui avait été vendeur à l’étalage sur les marchés, l’a aidée à développer son projet, il a cru en elle au point de se faire appeler “monsieur Pérèle”. C’est une histoire féministe, alors le groupe a accepté tout de suite de nous donner des textiles pour confectionner les culottes. »


Oui mais voilà… Il fallait trouver le fameux tissu absorbant. « Et là, nous nous sommes heurtées à un mur », assure Anne, qui n’en revient toujours pas. Naïves, nos trois drôles de dames font d’abord appel à leur immense réseau. Rien. « On nous répondait gentiment, mais les portes restaient fermées, assure Anne-Charlotte. Alors nous sommes allées logiquement au Salon de la lingerie… » Là, sur des kilomètres carrés d’étals, des soutiens-gorge, des Zip, des accroches, des bonnets… mais toujours aucune once de tissu absorbant, alors que le marché est en plein boom. « La seule personne qui a accepté de nous montrer son échantillon s’est alors aperçue qu’il venait de lui être volé », continue Anne-Charlotte.


Et pour cause. Si les culottes menstruelles auraient été inventées dès 1935 par l’Américaine Mary Phelps Jacob, elles connaissent un développement exponentiel depuis le Covid, période pendant laquelle les femmes, davantage sensibilisées à l’écologie, ont eu la possibilité de les tester tranquillement chez elles. Une culotte étant supposée durer cinq à six ans, leur usage permettrait d’économiser plus de 2 milliards de tampons et serviettes par an rien qu’en France : des produits dont certains composés perdurent jusqu’à huit cents ans dans la nature… Avec l’annonce d’une prise en charge financière par l’Etat, prévue à partir de septembre (sous certaines conditions), le boom des « culottes de règles » n’est pas près de s’arrêter…


Dans ce business gigantesque, où personne ne veut partager sa part du gâteau, le tissu absorbant est le nerf de la guerre. « La grande majorité de ces culottes sont fabriquées en Asie, presque aucune en Europe, explique Ingrid Monsenego, elle-même créatrice de la marque pour adolescentes Teenflo. C’est un produit extrêmement technique, avec un traitement antibactérien, mais aussi beaucoup de chimie, pour le rendre imperméable. Comme il est en contact avec les muqueuses, il est particulièrement surveillé : c’est complexe. Nous connaissons les éléments qui composent celui qu’on utilise, mais l’assemblage, lui, est secret. En outre, personne ne communique le nom de son fournisseur. Moi, je suis allée jusqu’aux Etats-Unis pour trouver celui de ma marque. Et une fois qu’on a le Graal, on le garde pour soi… »


C’est pourtant Ingrid qui donne à Anne-Charlotte, Emilie et Anne le nom de Denys Redon, de la maison Milpoint. Celui-ci nous confirme : « Il existe des tissus absorbants dont la recette est mieux gardée que celle du Coca-Cola ! Jamais déposée, jamais publiée. De notre côté, nous n’envoyons aucun tissu en Chine ou en Inde, de peur d’être copiés… L’entreprise américaine qui fabrique celui que nous commercialisons travaillait auparavant pour la Nasa : à la base, ce textile a été créé pour les astronautes… Il est quasi classé secret-défense. On pourrait le comparer au Kevlar. »


Nos trois amies doivent montrer patte blanche, mais finissent par recevoir enfin un mail signé Denys Redon, qui annonce : « Bienvenue dans le monde très fermé des tissus absorbants. » Seul hic, le coût exorbitant de cette matière, dix fois plus chère qu’un textile standard : c’est pourquoi elles ont décidé de lancer des conférences* pour lever des fonds afin de financer la construction et le lancement de leurs fabriques. À Agadez, trois Nigériennes sont déjà à la tête d’un premier atelier Shortee qui emploie et forme douze jeunes couturières. Leurs shortys bleus, qui transforment la vie des collégiennes à très petit prix, s’arrachent sur les marchés. D’autres lieux devraient ouvrir au Sénégal. Anne, Anne-Charlotte et Emilie rêvent maintenant de bâtir une usine… De quoi aider des milliers de jeunes femmes à rester à l’école pour créer à leur tour mille projets qui font rêver. ●


* Conférence Les Rencontres de l’engagement, le 15 septembre, à La Cité audacieuse. Pour suivre et soutenir le développement des ateliers : shortee.fr

 
 
 

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